Témoignages sur le Burnout
Sébastien ou l’impossibilité de perdre son temps
Tiré de « Le culte de l’urgence, la société malade du temps » de Nicole Aubert, éd. Flammarion, 2003
« Il y a des jours où on donne tellement, on passe d’un rendez-vous à l’autre, d’une réunion à l’autre en courant, on sort de chez un client pour retourner au cabinet en courant, on sort de la dernière réunion à sept heures, il faut répondre aux trente mails qu’on a reçus entre-temps, finir un compte rendu, regarder ce qu’on a à faire et préparer une réunion pour le lendemain. Et on retourne chez soi en courant parce qu’il est tard, à huit heures et demis ou neuf heures du soir. Quand on sort de là, c’est rideau noir dans le RER et à la maison, c’est la fatigue, le voile qui tombe, plus la force de repartir, d’être avenant, de discuter, plus de force…
Question : pourquoi devez-vous courir tout le temps ?
Parce que les activités se chevauchent toutes les unes les autres, les réunions s’enchaînent les unes les autres et il faut faire plusieurs activités en même temps. Dès qu’on sort d’une réunion, il faut rappeler trois personnes, relancer ceci ou cela, écrire un document, répondre à un mail urgent. Les activités sont hachées sans arrêt, il y a toujours un coup de téléphone, des problèmes qui se télescopent, un client à relancer. Il faut courir, travailler vite, relire vite, régler les problèmes vite.
Question : y a-t-il une répercussion de cette manière de fonctionner sur votre vie personnelle ?
Je ne sais pas, je suis un homme pressé. Je n’aime pas perdre du temps, rester sans rien faire, je n’ai jamais aimé. J’ai toujours été plus ou moins pressé. Je ne suis pas du genre à rester sur la marche de l’escalier roulant, je monte avec l’escalier ou je descends avec l’escalier, mais je l’ai toujours fait. Même quand j’étais petit, je courais entre un magasin et un autre. Maintenant, je marche vite dans les couloirs du métro et, pour prendre un train, je vais prendre une marge minimum.
Question : ce sentiment de perdre du temps, c’est par rapport à quoi ?
C’est pas forcément par rapport à quelque chose, c’est perdre du temps dans l’absolu qui m’énerve. Le rythme impose qu’on essaie de gagner du temps partout, tout le temps, dans l’absolu, même quand il n’y a pas forcément des choses identifiées. Parce que même en vacances, je ne peux pas rester sans rien faire. C’est une notion de manque à gagner, je pense, de manque à gagner pour faire autre chose. Gagner du temps pour faire autre chose, pour lire, faire du sport, faire autre chose que ce qu’on fait, quelle que soit cette autre chose. C’est l’idée d’une plage de temps qui pourrait être affectée à autre chose. C’est dégager du temps perdu inutilement pour l’affecter à des tâches plus lucratives en temps de développement personnel ou intellectuel ou de loisir ou n’importe quoi d’autre. Ce que j’essaie, c’est d’évacuer les temps morts, et d’avoir du temps actif, des temps vivants, de mettre à profit du temps dont, sinon, on n’aurait pas profité. Pour faire des activités qui laissent un sentiment de ne pas perdre de temps. Je déteste les pertes de temps. Traîner le soir avant de se coucher ou traîner pour préparer quelque chose. En général, je recherche ce qu’on appelle, dans les modes de gestion par projets, le chemin critique qui consiste à repérer les tâches qui vont prendre le plus de temps. Chez moi, par exemple, si je dois préparer des courgettes qui vont mettre dix minutes pour cuire et des pâtes qui vont mettre cinq minutes, je commence par les courgettes pour qu’il n’y ait pas de temps mort.
Question : le temps, pour vous c’est quoi ?
Le temps, c’est de l’argent, pas forcément au sens monétaire, mais c’est de la valeur aussi pour apprendre, partager, avoir des échanges avec des amis, se développer ou faire du sport. A mon travail, j’aime bien arriver tôt, je ne supporte pas les gens qui arrivent à neuf heures et demie, J’arrive plutôt vers huit heures, huit heures trente. Si le matin, j’ai une réunion vers neuf heures ou neuf heures trente, je vais me dépêcher de me préparer et me dire que je suis en retard, non par rapport à mon rendez-vous de neuf heures trente, mais par rapport à mon horloge interne qui me dit que je dois être à huit heures trente au boulot. Ou alors je me dis «il faut que j’aie fini ça avant telle heure », c’est une manière de rester dans le rythme. Ne pas perdre le rythme en me disant : « si, à huit heures du matin, je ne cours pas pour arriver au boulot le plus tôt possible, est-ce que ça va pas perturber le rythme, est-ce que je serai capable de rester dans le rythme qui est exigé de moi le reste du temps ? » Il vaut mieux plutôt prendre le rythme dès le métro, ça donne le rythme de la journée. Quand j’ai une réunion à neuf heures et demie et que je maintiens d’y aller à huit heures trente, c’est peut-être justement pour tenir le rythme. On est obligé de se maintenir dans ce rythme, cette urgence, parce qu’entre le lundi matin et le vendredi soir, on est dans l’urgence, et est-ce qu’on arrive vraiment à casser le rythme en rentrant chez soi ? C’est pas sûr et c’est pour ça qu’on reste peut être dans l’urgence chez soi parce qu’0n n’a pas assez de temps pour casser le rythme… J’étais en vacances à Madagascar, ils n’ont pas du tout la même notion du temps que nous. Quand ils marchent sur les routes, ils y vont très tranquillement, à deux kilomètres à l’heure. C’est un pays qui m’énervait parce qu’il n’y pas d’horaires. Si on veut prendre un car pour aller d’un endroit à un autre, le car dit : « on part vers sept heures », mais ça peut être huit heures ou onze heures, il n’y a pas d’horaires.
Je vis clairement dans le présent. Sûrement pas dans le passé. A 27 ans, c’est plus facile. Je ne vis pas non plus dans le futur, on me reproche même de ne pas faire de projets, je vis au jour le jour mais, on, même en termes de carrière, je n’ai pas de projet, je vis plutôt par opportunités. Aujourd’hui, je travaille pour SAS Conseil, je reçois beaucoup en termes de valorisation personnelle mais si demain je trouve mieux, je prendrai, c’est pas sentimental, je n’hésiterai pas à partir.
J’ai une valeur en moi, c’est le travail. Je compare souvent le travail à un jeu d’échecs. La finalité des échecs, c’est les échecs. D’autres pourraient avoir le sentiment de perdre leur temps, mais on apprend énormément aux échecs : le travail, pour moi, c’est comme les échecs, on essaie de placer ses pions, de se développer, on assure une base arrière qui peut être la vie personnelle et puis on essaie d’attaquer, de conquérir, c’est juste développer ses pièces comme on se développe, soi. Il y a une émulation qui passe par le jeu d’échecs. Comme les échecs, le travail porte en lui-même sa propre finalité ».