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Information Témoignages sur le Burnout

Jean-Pierre, cadre

Tiré de « Pour donner un sens au travail », M. Vézina, éd. Gaëtan morin, 1992

Attablé dans un bar, solitaire, Jean-Pierre se sent désespéré. Depuis son départ du travail, en fin d’après-midi, il consomme verre après verre en tentant d’oublier sa situation professionnelle qui, à ses yeux, devient intolérable. Se sentant traité de façon injuste, placé sous la coupe d’un incompétent et privé de toute marge de manœuvre, Jean-Pierre n’a plus le goût de réagir.

Jeune diplômé universitaire, Jean-Pierre a travaillé, pendant plusieurs années, avec une grande efficacité dans un milieu où on l’estimait beaucoup et où il jouissait d’une grande autonomie. Les journées étaient longues et les semaines de travail comptaient régulièrement plus de 50 heures. Il s’identifiait toutefois à son entreprise et partageait les idéaux d’excellence qu’elle avait su lui inculquer. Jean-Pierre avait ainsi gagné le respect de ses supérieurs et avait gravi plusieurs paliers hiérarchiques pour devenir, à 38 ans, directeur de son service. Il y faisait régner une ambiance de travail agréable, n’hésitant pas à favoriser les rencontres sociales autour d’un verre pour souligner une réalisation particulière, ou simplement par esprit d’équipe.

Tout s’était gâché progressivement après le départ de son supérieur immédiat qui, pour des raisons de contraintes budgétaire, n’avait pas été remplacé immédiatement. On avait alors demandé à Jean-Pierre d’assurer l’intérim. Le défi aurait pu être intéressant si on ne lui avait pas retiré l’aide prévue ou maintenu ses mandats réguliers. Par ailleurs, compte tenu des objectifs de qualité de travail qu’il s’était fixés, ses semaines, déjà surchargées, ne suffisaient plus pour effectuer tout le travail supplémentaire qu’on lui demandait et pour lequel il n’avait que peu de compétence. En outre, la valeur du travail accompli, malgré les contraintes, n’était pas soulignées. De plus, Jean-Pierre avait l’impression d’être traité très inéquitablement ; plusieurs de ses collègues étaient sous-utilisés, s’étant fait retirer les dossiers importants auxquels ils travaillaient.

Au début, Jean-Pierre calmait la fatigue et la tension en ayant recours à l’alcool ; maintenant, ce dérivatif n’agissait plus, même en augmentant sa consommation de façon importante. A ces problèmes se sont ajoutées des difficultés de concentration, de sommeil et même des pertes d’appétit. Ce rythme de vie l’avait amené à être de moins en moins disponible à la maison et de plus en pus distant envers sa femme et ses enfants.

Jean-Pierre espérait bien gravir un autre palier hiérarchique lors de la réorganisation administrative. Malheureusement, le poste de supérieur immédiat de Jean-Pierre avait été comblé par un de ses collègues, un type qu’il jugeait incompétent et, surtout, qui n’avait rien fait de notable pour l’entreprise, cherchant plutôt à se faire remarquer par tous les moyens. Cette annonce avait eu l’effet d’un coup de masse. Jean-Pierre avait perdu tout intérêt pour les quelques passe-temps ou activités de loisirs qui lui restaient. Se sentant au bout du rouleau, il avait même quelquefois pensé mettre fin à ses jours. L’idée d’aller au travail chaque matin le désespérait.

Dans les années qui ont suivi, la situation s’est grandement détériorée. Le nouveau supérieur de Jean-Pierre avait augmenté la rigidité du mode de fonctionnement en resserrant les contrôles administratifs et en imposant des directives excessivement détaillées. Auparavant, Jean-Pierre pouvait gérer son unité plus ou moins à sa guise ; il se voyait maintenant obligé de soumettre à l’approbation de son supérieur des détails qui lui apparaissaient sans importance et d’appliquer des consignes bêtement élaborées à son insu. Cette baisse marquée d’autonomie et de confiance associée à l’ajout de nouvelles équipes sous sa responsabilité, dont certaines formaient un bloc très efficace pour contester ses normes de production, lui rendaient la vie impossible.

De plus, la situation matrimoniale de Jean-Pierre se détériorait, au point d’envisager la séparation. Il se retrouvait ainsi de plus en plus seul et, sans se considérer alcoolique, il trouvait dans l’alcool, en fin de journée, une présence réconfortante.